Prolétariens de tous les pays,

passons les frontières !

 

           Comme la société ou la communauté qui la produit et qu’elle reproduit, l’Université – mais guère plus l’Université Memorial que les autres universités du Canada ou d’ailleurs – est au bout et à bout de ses contradictions : contradictions entre l’unilinguisme (anglais) et le bilinguisme ou le prurilinguisme, entre les départements et les disciplines, entre les facultés ou entre les écoles professionnelles et les facultés, entre les administrateurs et les professeurs ou les employés de soutien, entre les enseignants et les étudiants, entre les enseignants ou entre les étudiants ; contradictions entre les programmes et les budgets, entre les offices et les services, entre les idéologies ou les politiques, entre les sciences ou entre les sciences et les humanités ; contradictions entre la discipline et la doctrine, entre l’apprentissage et la spécialisation, entre l’éducation et la gestion des affaires, entre l’initiative et l’entreprise, entre la recherche et l’industrie, entre la bureaucratie et la médiocratie, entre la qualité et la quantité, entre l’internationalisation et la folklorisation ; contradictions entre la théorie et la pratique, entre la compétence et la performance, entre la connaissance et la croyance, entre la loi et la foi, entre la puissance de la vérité et le pouvoir du savoir, etc.

 

         Pendant ce temps, la liberté, elle, et peu importe le point de vue (humanisme, féminisme, communisme, anarchisme, postmodernisme ou anti-humanisme), est toujours beaucoup trop grande pour la démocratie ; démocratie pour qui le capitalisme et le socialisme sont encore bien trop petits, sans oublier leurs monstrueux avatars ou leurs minutieux aléas (impérialisme, colonialisme, fascisme, nazisme, libéralisme, néo-libéralisme) et les résidus de la soumission et de la servitude, de l’esclavage et de la féodalité (chauvinisme, nationalisme, racisme, sexisme). Il arrive même que la dictature ou la tyrannie, l’imposture ou l’ignominie prennent le masque ou la marque de la démocratie dans le secret de la terreur (nucléaire ou sécuritaire, guerrière ou terroriste).

 

         Comme le prolétariat - sans dictature et sans parti, mais force de travail vivant dans les rapports de forces ou les luttes - déborde les cadres ou les rangs de la classe ouvrière (ou prolétaire), le travail vit à l’étroit dans le capital, quand il n’y a de travail que par et pour le capital ; alors que le travail devrait « travailler » pour le non-travail, pour le temps libre : le non-temps de la libération et de l’émancipation, de l’exploration et de l’organisation, de la collaboration et de la coopération, de la création et de la récréation. Le travail est social : c’est un rapport social, comme l’argent ou la monnaie; il est donc politique et pas uniquement économique : subordonné, subsumé sous le capital et la société, sous le capital (du spectacle) de la société et la société (du spectacle) du capital, il craque, sue et pue ou il change, expérimente et innove, corps et âme, chair et cœur - et avec des mots d’esprit…

 

         C’est par et dans le travail, de l’assujettissement à la subjectivation, qu’émerge la subjectivité : que ce soit une subjectivité individuelle, solitaire ou dans la posture de la solitude et de l’exil, ou une subjectivité collective, solidaire ou dans la position de la solidarité et de l’entraide. C’est à cette subjectivité « prolétarienne » ou radicale (en toutes les acceptions du terme, sauf la modération) que revient de pousser les contradictions  - contradictions insolubles, à dissoudre et non à résoudre - jusqu’aux antagonismes, jusqu’à la défection et l’exode, la désobéissance et la résistance, la révolte et la rébellion contre l’asservissement, l’avilissement, le conditionnement et le contrôle. À cette subjectivité ou ce radicalisme révolutionnaire, les réformes ne conviennent plus : étant déjà advenues depuis 1917, 1929, 1945, 1968 et 2001 ou avant et après, elles ne peuvent plus survenir, devenir des refontes – on s’en souvient seulement comme des échecs ou des tentatives !

 

         Cette révolution – celle que chaque sujet (individuel ou collectif, antagonique ou (prot)agonique, natal ou agonal : agonistique sujet à la passion et à l’imagination ou à l’énonciation de la voix et de la parole) peut accomplir à son échelle et à sa manière, en attendant l’hégémonie ou la multitude de l’autre ou des autres – est la subversion de l’exploitation et de l’expropriation du travail social et de la communication (réduite actuellement à la communion ou à la transmission de l’information), dans la réappropriation et la resignification : résurrection sans insurrection (ou guerre civile), exemple sans exception, autonomie sans indépendance et donc sans souveraineté, violence sans brutalité, pouvoir sans gouvernement et sans armée, démocratie sans parlement et sans majorité ou sans peuple, République sans État - et à bas la citoyenneté et le calendrier, les passeports et les papiers! La révolution radicale (et infinitésimale), populaire ou non, ne consiste pas à unir ou à réunir mais à ouvrir, à franchir ou à abolir les frontières ; à passer (dépasser, surpasser, outrepasser) les frontières de toutes sortes : les barrières et les barreaux, les camps et les ghettos, les bords et les bordures, les contours et les limites; à contrer, contrarier et contrecarrer tout ce qui fait obstacle à l’échange et à la libre circulation des corps en dehors du commerce et du marché : les frontières disciplinaires, linguistiques, littéraires, artistiques, journalistiques, culturelles, religieuses, idéologiques, politiques, juridiques, judiciaires, militaires, parlementaires, gouvernementales, étatiques, économiques, sociales, historiques, géographiques, démographiques, urbanistiques ou ethniques, les frontières morales, éthiques, esthétiques, psychologiques, philosophiques ou scientifiques, les frontières raciales ou nationales, régionales ou locales, familiales ou conjugales, les frontières personnelles ou professionnelles, confessionnelles ou intellectuelles, les frontières caractérielles ou sexuelles.

 

         Peut-être n’y a-t-il pas d’ouverture sans fermeture, sans une quelconque clôture ; mais il n’y a de style de vie fondamental et capital que dans la posture radicale et cardinale propre à l’ouverture principale et générale des formes et des modes de vie (privée ou publique, domestique ou mondaine, quotidienne ou imprévisible) ou du sens (de la vie) comme triple articulation du monde, du langage et de l’homme : l’être humain, l’espèce humaine, la bête humaine, l’animal parlant – le « parlêtre » propre aux hommes et aux femmes, de la domination par l’identité à la détermination par la différence mais sous la surdétermination par l’identification.

 

                                                                  1er mars 2006