Charles Baudelaire
[Poète français : 1821-1867]
Les fleurs du mal
(1857)
L'ALBATROS
Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.
À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule!
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid!
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!
Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
Les acteurs sont marqués par le nombre pluriel : les hommes d'équipage s'opposent aux albatros, dans le drame qui est celui de la capture. L'espace aérien des oiseaux laisse rapidement la place à l'espace maritime du navire. Le temps de la fiction est un présent répétitif. Pour les hommes d'équipage, il y a un investissement euphorique, dans l'amusement et la prise; pour les albatros, l'investissement est plutôt aphorique, dans l'accompagnement et l'indolence; la dysphorie apparaît à la fin du quatrième vers, dans la négation des mers par les gouffres amers.
Le nombre pluriel des acteurs se maintient, mais il y a pronominalisation des hommes d'équipage, dans le drame de la captivité des albatros. L'espace aérien des rois de l'azur est vite remplacé par le même espace marin, qui devient lui-même aquatique, voire subaquatique, par les ailes blanches qui traînent comme des avirons. L'usage d'un verbe au passé composé comme temps de la narration au début de la strophe transforme le présent en un temps de la fiction plutôt ponctuel. L'investissement y est nettement dysphorique, dans la maladresse et la honte des albatros et dans la pitié qu'ils inspirent.
Il y a singularisation de l'albatros et des acteurs qui s'y opposent toujours : "L'un" et "L'autre". L'espace, encore marin, se caractérise maintenant et de plus en plus par la descente, par le boitement de "l'infirme". Le présent prend définitivement le dessus sur le passé de la beauté et du vol. Pour les deux acteurs anthropomorphes, l'investissement est encore euphorique, dans les actions d'agacer et de mimer; pour l'acteur zoomorphe, de "compagnon[s] de voyage" devenu "voyageur ailé", l'investissement est absolument dysphorique, dans la gaucherie, la veulerie, le comique, la laideur et l'infirmité.
Le titre révèle maintenant sa double isotopie : l'albatros n'est pas seulement un oiseau, car le Poète lui est semblable. L'espace céleste du prince des nuées n'épargne pas le poète de l'espace terrestre des huées : sur le sol, avec ses ailes de géant, il ne peut marcher; l'immobilité du drame de l'exil a remplacé la mobilité du vol, en passant par une mobilité de handicapé. Lorsqu'il y a zoomorphisation du poète, l'investissement est euphorique (dans les deux premiers vers de la strophe); lorsqu'il y a anthropomorphisation de l'albatros, l'investissement est finalement dysphorique, dans un présent intemporel ou atemporel, éternel : l'univers gigantesque ou princier et individuel du Poète-albatros, univers céleste des Divins, n'est pas l'univers moyen ou médiocre et collectif du monde des hommes, univers terrestre des Mortels...
C'est ainsi qu'il y a inversion des contenus, «transvaluation des valeurs» ou transformation des acteurs, par la singularisation de l'albatros et par la singularité du poète.
Charles Baudelaire
[Poète français : 1821-1867]
Les fleurs du mal
(1857)
CORRESPONDANCES
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
-- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.
Stéphane Mallarmé
[Poète français : 1842-1898]
Poésies
(1887)
BRISE MARINE
La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres.
Fuir! là-bas fuir! Je sens que les oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux!
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe
O nuits! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai! Steamer balançant ta mâture,
Lève l'ancre pour une exotique nature!
Un Ennui, désolé par les cruels espoirs,
Croit encore à l'adieu suprême des mouchoirs!
Et, peut-être, les mâts, invitant les orages
Sont-ils de ceux qu'un vent penche sur les naufrages
Perdus, sans mâts, sans mâts, ni fertiles îlots...
Mais, ô mon coeur, entends le chant des matelots!
Le e de "triste" ne compte pas;
liaisons entre "des" et "oiseaux" et entre "sont" et "ivres";
le e de "d'être" compte;
liaison entre "les" et "yeux";
rien à signaler;
le e de "déserte" compte;
le e de "vide" compte;
le e de "jeune" compte;
rien à signaler;
les e de "lève", de "l'ancre" et de "exotique" comptent; liaisons entre "pour" et "une" et entre "une" et "exotique";
liaison entre "cruels" et "espoirs";
le e de "suprême" compte; liaison entre "croit" et "encore";
le e de "peut-être" compte;
le e de "penche" compte;
liaison entre "fertiles" et "îlots";
le e de "matelots" compte.
Stéphane Mallarmé
[Poète français : 1842-1898]
Poésies
(1887)
SALUT
Rien, cette écume, vierge vers
À ne désigner que la coupe;
Telle loin se noie une troupe
De sirènes mainte à l'envers.
Nous naviguons, ô mes divers
Amis, moi déjà sur la poupe
Vous l'avant fastueux qui coupe
Le flot de foudres et d'hivers;
Une ivresse belle m'engage
Sans craindre même son tangage
De porter debout ce salut
Solitude, récif, étoile
À n'importe ce qui valut
Le blanc souci de notre toile.
Paul Verlaine
[Poète français : 1844-1896]
Poèmes saturniens
(1866)
MON RÊVE FAMILIER
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.
Car elle me comprend, et mon coeur, transparent
Pour elle seule, hélas! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
Est-elle brune, blonde ou rousse? -- Je l'ignore.
Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.
Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
2e vers : sixième, neuvième et douzième;
3e vers : troisième, sixième et douzième;
6e vers : quatrième, sixième et douzième;
7e vers : quatrième, huitième et douzième;
8e vers : sixième, neuvième et douzième;
9e vers : quatrième, huitième et douzième;
10e vers : deuxième, sixième et douzième;
13e vers : sixième, huitième, dixième et douzième.
Paul Verlaine
[Poète français : 1844-1896]
Jadis et naguère
(1884)
ART POÉTIQUE
De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'Impair,
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise;
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'Indécis au Précis se joint.
C'est des beaux yeux derrière des voiles,
C'est le grand jour tremblant de midi,
C'est, par un ciel d'automne attiédi,
Le bleu fouillis des claires étoiles!
Car nous voulons la Nuance encor,
Pas la Couleur, rien que la nuance!
Oh! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor!
Fuis du plus loin la pointe assassine,
L'Esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l'Azur,
Et tout cet ail de basse cuisine!
Prends l'éloquence et tords-lui son cou!
Tu feras bien, en train d'énergie,
De rendre un peu la Rime assagie.
Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où?
Oh! qui dira les torts de la Rime!
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d'un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime?
De la musique encore et toujours!
Que ton vers soit la chose envolée
Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée
Vers d'autres cieux à d'autres amours,
Que ton vers soit la bonne aventure
Éparse au vent crispé du matin
Qui va fleurant la menthe et le thym...
Et tout le reste est littérature.
C) LA MANIFESTATION : DE LA MORPHOLOGIE AU VOCABULAIRE
Jean Aubert Loranger
[Poète québécois : 1896-1942]
Poëmes
(1922)
LE RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE
Ouvrez cette porte où je pleure.
La nuit s'infiltre dans mon âme
Où vient de s'éteindre l'espoir,
Et tant ressemble au vent ma plainte
Que les chiens n'ont pas aboyé.
Ouvrez-moi la porte, et me faites
Une aumône de la clarté
Où gît le bonheur sous vos lampes.
Partout, j'ai cherché l'Introuvable.
Sur des routes que trop de pas
Ont broyées jadis en poussière.
Dans une auberge où le vin rouge
Rappelait d'innombrables crimes,
Et sur les balcons du dressoir,
Les assiettes, la face pâle
Des vagabonds illuminés
Tombés là au bout de leur rêve.
À l'aurore, quand les montagnes
Se couvrent d'un châle de brume.
Au carrefour d'un vieux village
Sans amour, par un soir obscur,
Et le coeur qu'on avait cru mort
Surpris par un retour de flamme,
Un jour, au bout d'une jetée,
Après un départ, quand sont tièdes
Encor les anneaux de l'étreinte
Des câbles, et qui se referme,
Sur l'affreux vide d'elle-même,
Une main cherchant à saisir
La forme enfuie d'une autre main,
Un jour, au bout d'une jetée...
Partout j'ai cherché l'Introuvable.
Dans les grincements des express
Où les silences des arrêts
S'emplissent des noms des stations.
Dans une plaine où des étangs
S'ouvraient au ciel tels des yeux clairs.
Dans les livres qui sont des blancs
Laissés en marge de la vie,
Où des auditeurs ont inscrit,
De la conférence des choses,
De confuses annotations
Prises comme à la dérobée.
Devant ceux qui me dévisagent,
Et ceux qui me vouent à la haine,
Et dans la raison devinée
De la haine dont ils m'accablent.
Je ne savais plus, du pays,
Mériter une paix échue
Des choses simples et biens sues.
Trop de fumées ont enseigné
Au port le chemin de l'azur,
Et l'eau trépignait d'impatience
Contre les portes des écluses.
Ouvrez cette porte où je pleure.
La nuit s'infiltre dans mon âme
Où vient de s'éteindre l'espoir,
Et tant ressemble au vent ma plainte
Que les chiens n'ont pas aboyé.
Ouvrez-moi la porte, et me faites
Une aumône de la clarté
Ou gît le bonheur sous vos lampes.
porte, lampes, balcons, dressoir, assiettes, livres =
OBJETS DU DÉCOR;
routes, carrefour, chemin, jetée, port, écluses, portes, poussière, crimes, ouvrez, s'infiltre, vient, gît, se referme, saisir, s'emplissent, trépignait, mort =
TRAJET;
Introuvable, arrêts, pas, retour, départ, stations, grincements des express, ai cherché, ont broyés, tombés, enfuie, laissés, prises =
TRANSPORT;
village, auberge, pays =
HABITAT;
montagnes, plaine, étangs, ciels, azur, eau, flamme, fumées =
PAYSAGE;
vent, châle, brume, se couvrent =
CLIMAT;
jour, soir, nuit, aurore, clarté, illuminés, obscur, clairs =
LUMIÈRE;
impatience, paix, haine, espoir, plainte, bonheur, rêve, amour, anneaux de l'étreinte, vide, aumône, vin, pleure, s'éteindre, ressemble, faites, accablent, surpris, affreux =
SENTIMENT;
forme, confuses annotations, silences, noms, blancs, conférence, raison, ont inscrit, vouent, savaient, mériter, ont enseigné =
COMMUNICATION;
âme, face, coeur, main, yeux, dévisagent =
CORPS HUMAIN;
chiens, auditeurs, vagabonds, enfant prodigue, câbles [= bras], n'ont pas aboyé =
ANIMAL.
TRAJET + TRANSPORT + PAYSAGE + CLIMAT + LUMIÈRE =
VOYAGE;
OBJETS DU DÉCOR + HABITAT =
FOYER;
SENTIMENT + COMMUNICATION + CORPS + ANIMAL =
ANIMÉ.
La trajectoire de l'enfant prodigue -- le coeur de l'animé : l'individu -- est bien d'aller du foyer (intérieur, intime, familial, familier) à l'Introuvable -- le voyage (extérieur, étranger) dans une contrée introuvable -- et de revenir au foyer. Le voyage (transcendant) est l'espace d'ailleurs et d'alors, tandis que le foyer (immanent) est l'espace de jadis ou de naguère et de maintenant; mais la lumière (transcendantale), elle, est l'espace de partout et de toujours...
FEU =
s'éteindre, clarté, lampes, illuminés, aurore, flamme, fumées, etc.
Anne Hébert
[Poète québécois né en 1916]
Mystère de la parole
(1960)
LA SAGESSE M'A ROMPU LES BRAS
La sagesse m'a rompu les bras, brisé les os
C'était une très vieille femme envieuse
Pleine d'onction, de fiel et d'eau verte
Elle m'a jeté ses douceurs à la face
Désirant effacer mes traits comme une image mouillée
Lissant ma colère comme une chevelure noyée
Et moi j'ai crié sous l'insulte fade
Et j'ai réclamé le fer et le feu de mon héritage.
Voulant y laisser pousser son âme bénie
comme une vigne
Elle avait taillé sa place entre mes côtes.
Longtemps son parfum m'empoisonna des pieds à la tête
Mais l'orage mûrissait sous mes aisselles,
Musc et feuilles brûlées,
J'ai arraché la sagesse de ma poitrine,
Je l'ai mangée par les racines,
Trouvée amère et crachée comme un noyau pourri
J'ai rappelé l'ami le plus cruel, la ville l'ayant chassé,
les mains pleines de pierres.
Je me suis mise avec lui pour mourir sur des grèves mûres
Ô mon amour, fourbis l'éclair de ton coeur,
nous nous battrons jusqu'à l'aube
La violence nous dresse en de très hautes futaies
Nos richesses sont profondes et noires pareilles
au contenu des mines que l'éclair foudroie.
En route, voici le jour, fièvre en plein coeur scellée
Des chants de coq trouent la nuit comme des lueurs
Le soleil appareille à peine, déjà sûr de son plein midi,
Tout feu, toutes flèches, tout désir au plus vif
de la lumière,
Envers, endroit, amour et haine, toute la vie
en un seul honneur.
Des chemins durs s'ouvrent à perte de vue sans ombrage
Et la ville blanche derrière nous lave son seuil
où coucha la nuit.
Hector de Saint-Denys Garneau
[Poète québécois : 1912-1943]
Regards et jeux dans l'espace
(1937)
CAGE D'OISEAU
Je suis une cage d'oiseau
Une cage d'os
Avec un oiseau
L'oiseau dans sa cage d'os
C'est la mort qui fait son nid
Lorsque rien n'arrive
On entend froisser ses ailes
Et quand on a ri beaucoup
Si l'on cesse tout à coup
On l'entend qui roucoule
Au fond
Comme un grelot
C'est un oiseau tenu captif
La mort dans ma cage d'os
Voudrait-il pas s'envoler
Est-ce vous qui le retiendrez
Est-ce moi
Qu'est-ce que c'est
Il ne pourra s'en aller
Qu'après avoir tout mangé
Mon coeur
La source du sang
Avec la vie dedans
Il aura mon âme au bec.
Alain Horic
[Poète québécois né en 1929]
L'aube assassinée
(1957)
LA CAGE DE CHAIR
Je voudrais que cet animal
qui s'éveille
chaque jour en moi
meure
enfermé dans sa cellule
de peau
La nuit je le surprends
m'arrachant les côtes
comme des barreaux
À chaque nouvelle lune
je lui cède
pour m'enfuir
brouiller les chemins
de retour
J'ai peur
qu'il morde le coeur
Au centre de la brousse humaine
rompre l'harmonie
de la chair
qui vibre de mille désirs
Je suis las de le traîner
derrière moi
pour témoigner de ma présence
Je dois l'étrangler
pour cet enfant
qui m'appelle
par le code secret du sang
À l'aube
quand il sera raidi
je prendrai le doigt d'un mort
pour crever l'infini.
E) LES ISOTOPIES ET LES AXIOLOGIES
Alain Grandbois
[Poète québécois : 1900-1975]
Rivages de l'homme
(1948)
LE SILENCE
Terre d'étoiles humiliées
Ô Terre Ô Terre
Ta surface assassine le coeur
Avec ses paysages écrasés
Dans le cruel anneau
De ses hommes de peur
Ce qui lui reste de ce grouillement stérile
Rejoint les grandes clameurs
Des fleuves enténébrés
Nul ange ne soutient plus
Les parapets des îles
Mais il suffit peut-être
Ô Terre
De gratter légèrement ta surface
Avec des doigts d'innocence
Avec des doigts de soleil
Avec des doigts d'amour
Alors toutes les musiques
Ont surgi d'un seul coup
Alors tous les squelettes aimés
Tous ceux qui nous ont délivrés
Leurs violons tous accordés
Ont d'abord chanté
Sans plaintes sans pleurs
Les aurores de nacre
Les midis de miel
Les soirs de délices
Les nuits de feux tendres
Ils ont chanté encore
Le mur obscur de la mer
Le relief des vents
Le pur dur diamant de la source
Le souffre frais des montagnes
La fluidité de la pierre du roc
Ils ont ensuite chanté
Tout ce qui peut se dire
Du mort au vivant
Tissant la soie
De l'extraordinaire échelle
Alors le silence s'est fait
Ils n'avaient tu que le dernier sacrifice
Ô belle terre féconde et généreuse
Ils étaient quarante millions de beaux cadavres frais
Qui chantaient sous ta mince surface
Ô Terre Ô Terre
Ils chantaient avec leur sourde musique
De Shangaï à Moscou
De Singapour à Coventry
De Lidice à Saint-Nazaire
De Dunkerque à Manille
De Londres à Varsovie
De Strasbourg à Paris
Et quand ils ont été plus morts encore
D'avoir trop chanté
Quand s'est fait leur grand silence
Nous n'avons rien répondu
I : première strophe,
II : deuxième (introduite par un joncteur) et troisième strophes;
III : quatrième strophe,
Remarquons que "Ô Terre" est répété deux fois dans la première séquence et dans la troisième; mais cela n'apparaît qu'une fois dans la deuxième séquence : c'est une forme de parallélisme. Il y a aussi parallélisme dans la deuxième séquence : "Avec des doigts" et article + nom, et, dans la dernière strophe : "De" + nom de ville + "à" + nom de ville.
SÉMÈMES SÉMANTÈMES CLASSÈMES VIRTUÈMES
I
Terre minéral inanimé/
végétal animé
animal
planète
sphère
univers
humanité
étoiles minéral inanimé
astre
lumière
multitude
distance
éloignement humain vedettes
humiliés humilité humain
impuissance
passivité
Terre
Terre
surface minéral
dimension
étendue humain humanité
assassine assassinat humain
meurtre
crime
préméditation
agression
activité
coeur corps animal amour
organe
sang
sphère
centre
paysages minéral inanimé/
végétal animé
pays
décor
écrasés écrasement défaite/
destruction guerre
passivité
cruel cruauté animé
agressivité
activité
anneau objet inanimé
cercle
humain alliance
hommes sujet mâle
humanité
collectivité soldats
peur sensation animal
crainte
soumission
passivité guerre
reste durée animé
permanence
passivité
grouillement fourmillement animé
mouvement
changement multitude
stérile stérilité animé
infécondité
passivité inutilité
rejoint réunion animé
jonction
activité
grandes grandeur animé
dimension
étendue
clameurs tumulte animé
bruit
cri
fleuves eau inanimé paysages
sel
mer
cours
ligne
enténébrés ténèbres inanimé
obscurité
passivité
ange surnaturel
divinité
spiritualité
perfection
religion gardien
soutient soutien animé négation
appui
aide
protection
activité
parapets talus inanimé
garde-fou
guerre combattants
îles terre inanimé
eau
paysage
volume
masse
_________________________________________________________________
II
suffit satisfaction animé
activité
Terre
gratter grattement animé caresse
frottement
activité
légèrement légèreté humain
douceur
délicatesse
surface
doigts main humain
corps
membre
ligne
innocence candeur humain
fraîcheur
doigts
soleil astre inanimé
lumière
chaleur
sphère
doigts
amour sentiment humain
passion
attraction
musiques art humain
son
bruit
rythme
ont surgi apparition humain
soudaineté
jaillissement
activité
squelettes os animal
corps
cadavre soldats
aimés amour
passivité humain
ont délivrés délivrance humain
libération
activité
violons instrument humain
musique
allongement
accordés accord humain
entente
ont chanté chant humain
art
célébration
plaintes sensation humain négation
peine
douleur
pleurs larmes humain négation
chagrin
aurores début inanimé
matin
nacre iris inanimé
richesse lumière
mer
midis milieu inanimé lumière
journée
miel aliment animé lumière
sucre
soirs fin inanimé
veillée
délices joie humain
jouissance
félicité
nuits obscurité inanimé
sommeil amour
feux élément inanimé
chaleur
lumière amour
tendres tendresse humain
douceur
passivité
ont chanté répétition
mur obstacle inanimé
obscur obscurité inanimé
opacité
passivité
mer eau inanimé
étendue
grandeur
relief saillie inanimé
contour
vents air inanimé
souffle
force
pur pureté inanimé
éclat
transparence
dur dureté inanimé
permanence
diamant minéral inanimé
pierre
richesse transparence
source eau inanimé
jaillissement
origine
souffle air inanimé
atmosphère climat
frais fraîcheur inanimé
rafraîchissement
confort
montagnes minéral inanimé/
végétal animé
sommet
hauteur
paysage
fluidité écoulement inanimé
eau
transparence
pierre minéral inanimé
dureté
roc minéral inanimé
masse
saillie
ont chanté succession
peut pouvoir humain
puissance
activité
se dire diction humain
parole
transmission
communication
activité
mort mortalité inanimé cadavre
finitude
vivant vie animé
vivacité corps
tissant tissage inanimé
artisanat
travail
soie matière inanimé
douceur
richesse
extra/
ordinaire exception
grandeur
échelle instrument inanimé
hauteur hiérarchie
silence non-bruit humain
non-musique
s'est fait action humain
activité
avaient tu silence humain
mutisme
secret
activité
dernier fin humain
finalité
sacrifice offrande humain
immolation
destruction
liturgie
religion carnage
_________________________________________________________________
III
belle beauté inanimé/
animé
féconde fécondité animal
activité
généreuse générosité animé
fécondité
productivité
activité
étaient être abstrait
quarante
millions multitude humain
beaux beauté humain
cadavres corps animal
putréfaction soldats
frais récents
chantaient
mince minceur inanimé
surface enterrement
Terre
Terre
chantaient
sourde surdité animal sonorité
passivité
musique inutilité
Shangaï ville humain
Chine
mer
Moscou ville humain
capitale
Russie destruction
Singapour ville humain
capitale
Singapour
île
Coventry ville humain destruction
Angleterre coventrysation
Lidice ville humain
Tchécoslovaquie destruction
Saint-
Nazaire ville humain
France
fleuve occupation
Dunkerque ville humain
France
mer rembarquement
Manille ville humain
capitale
Philippines
île
mer occupation
Londres ville humain
capitale
Angleterre bombardement
Varsovie ville humain
capitale
Pologne extermination
Strasbourg ville humain
Alsace
France/
Allemagne capitulation
Paris ville humain
capitale occupation
France résistance
ont été
morts mortalité humain excès
avoir chanté excès
grand grandeur humain
silence éternité
avons
répondu réponse humain silence
communication néant
Roland Giguère
[Poète québécois né en 1929]
L'Âge de la parole
(1965)
LA MAIN DU BOURREAU FINIT TOUJOURS
PAR POURRIR
Grande main qui pèse sur nous
grande main qui nous aplatit contre terre
grande main qui nous brise les ailes
grande main de plomb chaud
grande main de fer rouge
grands ongles qui nous scient les os
grands ongles qui nous ouvrent les yeux
comme des huîtres
grands ongles qui nous cousent les lèvres
grands ongles d'étain rouillé
grands ongles d'émail brûlé
mais viendront les panaris
panaris
panaris
la grande main qui nous cloue au sol
finira par pourrir
les jointures éclateront comme des verres de cristal
les ongles tomberont
la grande main pourrira
et nous pourrons nous lever pour aller ailleurs.
Gaston Miron
[Poète québécois : 1928-1996]
L'homme rapaillé
(1970)
LA BRAISE ET L'HUMUS
Rien n'est changé de mon destin mes camarades
le chagrin luit toujours d'une mouche à feu à l'autre
je suis taché de mon amour comme on est taché de sang
mon amour mon amour fait mes murs à perpétuité
un goût d'années d'humus aborde à mes lèvres
je suis malheureux plein ma carrure, je saccage
la rage que je suis, l'amertume que je suis
avec ce boeuf de douleurs qui souffle dans mes côtes
c'est moi maintenant mes yeux gris dans la braise
c'est mon coeur obus dans les champs de tourmente
c'est ma langue dans les étages des nuits de ruche
c'est moi cet homme au galop d'âme et de poitrine
je vais mourir comme je n'ai pas voulu finir
mourir seul comme les eaux mortes au loin
dans les têtes flambées de ma tête, à la bouche
les mots corbeaux de poèmes qui croassent
je vais mourir vivant dans notre empois de mort
ÉNONCÉS SIMPLES
NOYAUX SYNTAXIQUES ÉLÉMENTS MARGINAUX
BASES PRÉDICATS
SUJETS VERBES OBJETS
I
Rien n'est changé
de mon destin
ma mère
mes camarades
le chagrin luit toujours d'une mouche à feu
à l'autre
je suis taché
de mon amour
(comme)
on est taché
de sang
mon amour
mon amour fait mes murs
à perpétuité
un goût
d'années
d'humus aborde à mes lèvres
je suis
malheureux plein ma carrure
je saccage
la rage
que
je suis
l'amertume
que
je suis
(avec)
ce boeuf
de douleurs
qui souffle dans mes côtes
II
c' est
moi maintenant
mes
yeux gris dans la braise
c' est
mon
coeur obus dans les champs
de tourmente
c' est
ma langue dans les étages
des nuits
de ruche
c' est
moi
cet homme au galop d'âme
et de poitrine
je vais
mourir
(comme)
je n'ai pas voulu
finir
mourir
seul
(comme)
les eaux
mortes
au loin
[comparaison]
dans les têtes
flambées
de ma tête
à la bouche
les mots
corbeaux
de poèmes
qui croassent
je vais
mourir
vivant dans notre empois
de mort
ACTEURS VALEURS ACTANTS
ma mère destin Destinateur :
mes camarades chagrin
temps Finitude
végétalité (braise/humus)
les mots langue Objet
corbeaux de poèmes animalité de valeur :
poésie Poésie
locuteur ("je") amour Sujet :
cet homme sang
malheur
ravage
corps
coeur
tourmente
défaut Vie
boeuf de douleurs tache (faute) anti-Sujet :
douleur
souffle
maladie
rage
amertume
solitude Mort
empois humanité Destinataire :
Éternité
("mourir vivant")
Jean-Paul Filion
[Poète québécois né en 1927]
Demain les herbes rouges
(1962)
DEMAIN LES HERBES ROUGES
J'ai le mal d'homme comme on traîne une blessure
J'ai le mal de ciel et celui d'enfer
Mais l'espace a créé sa forge d'étoiles
Qui viendra souffler sur mon épouvante
Demain les herbes rouges
Il a venté sur ma joie en poussière
Et j'attends de l'univers un nouveau dialogue
J'ai l'amour en cascade le bon Dieu au rancart
M'occupant à jeter un pont sur le matin
Demain les herbes rouges
J'abhorre les esprits les magies les phantasmes
Mon regard famélique n'est plus à la table des astres
Contre la moire des sources vertigineuses
Je veux mordre mon pain d'écorce et de terreau
Demain les herbes rouges
J'offre mes larmes ténébreuses à dévorer par le feu
Que le jour engouffre mes neiges et mes nuits
Mon coeur n'est plus gisant sous la cognée du soleil
Qui entre blondir le pays que j'habite
Demain les herbes rouges.
Arthur Rimbaud
[Poète français : 1854-1891]
Illuminations
(1886)
AUBE
J'ai embrassé l'aube d'été.
Rien ne bougeait encore au front des palais. L'eau était morte. Les camps
d'ombres ne quittaient pas la route du bois. J'ai marché, réveillant les
haleines vives et tièdes; et les pierreries regardèrent, et les ailes se
levèrent sans bruit.
La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais et blêmes
éclats, une fleur qui me dit son nom.
Je ris au wasserfall qui s'échevela à travers les sapins : à la cime
argentée je reconnus la déesse.
Alors je levai un à un les voiles. Dans l'allée, en agitant les bras. Par
la plaine, où je l'ai dénoncée au coq. À la grand'ville, elle fuyait parmi
les clochers et les dômes; et, courant, comme un mendiant sur les quais de
marbre, je la chassais.
En haut de la route, près d'un bois de lauriers, je l'ai entourée avec ses
voiles amassés, et j'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant
tombèrent au bas du bois.
Au réveil, il était midi.
1 ) aube : «première lueur du soleil levant qui commence à blanchir l'horizon» = aurore;
2 ) aube : «vêtement ecclésiastique de lin blanc», «longue robe blanche des premiers communiants» = vêtement (sacré);
3 ) aube : «palette d'une roue hydraulique» = instrument (profane);
4 ) aube : prénom de femme (comme "Aurore" ou "Dawn").
Les deux premières entrées du Petit Robert 1 partagent le sème de la "blancheur". "Aube" est en outre un anagramme de "beau".
I : deux premiers paragraphes;
II : troisième, quatrième et cinquième paragraphes;
III : deux derniers paragraphes.
Ce découpage a surtout l'avantage de préserver la symétrie du poème et il peut être justifié par la forme de l'expression, plus particulièrement par la morpho-syntaxe : dans les deux premiers et les deux derniers paragraphes, la première personne est associée à des temps de verbes différents de la troisième personne, alors que dans les paragraphes du milieu, il y a confusion des personnes et des temps de verbes, surtout dans le cinquième paragraphe.
Arthur Rimbaud
[Poète français : 1854-1891]
Illuminations
(1886)
MÉTROPOLITAIN
Du détroit d'indigo aux mers d'Ossian, sur le sable rose et orange qu'a lavé le ciel vineux, viennent de monter et de se croiser des boulevards de cristal habités incontinent par de jeunes familles pauvres qui s'alimentent chez les fruitiers. Rien de riche. -- La ville. Du désert de bitume fuient droit, en déroute avec les nappes de brumes échelonnées en bandes affreuses au ciel qui se recourbe, se recule et descend fermé de la plus sinistre fumée noire que puisse faire l'Océan en deuil, les casques, les roues, les barques, les croupes. -- La bataille! Lève la tête : ce pont de bois, arqué; ces derniers potagers; ces masques enluminés sous la lanterne fouettée par la nuit froide; l'ondine niaise à la robe bruyante, au bas de la rivière; ces crânes lumineux dans les plants de pois, -- et les autres fantasmagories. -- La campagne. Ces routes bordées de grilles et de murs, contenant à peine leurs bosquets, et les atroces fleurs qu'on appellerait coeurs et soeurs, damas damnant de langueur, -- possessions de féeriques aristocraties ultra-rhénanes, Japonaises, Guatanies, propres encore à recevoir la musique des anciens, -- et il y a des auberges qui, pour toujours, n'ouvrent déjà plus; -- Il y a des princesses, et si tu n'es pas trop accablé, l'étude des astres. -- Le ciel. Le matin où, avec Elle, vous vous débattîtes parmi ces éclats de neige, ces lèvres vertes, ces glaces, ces drapeaux noirs et ces rayons bleus, et ces parfums pourpres du soleil des pôles. -- Ta force.
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