Les valeurs d'échange, impliquant le contrat
ou le conflit, concernent les personnes, les biens et
les paroles et elles recouvrent ainsi les trois grandes
fonctions indo-européennes : la troisième fonction
(thymique, économique), qui est celle de la fécondité,
c'est-à-dire de la production (ou du travail) et de la
reproduction; la deuxième fonction (pragmatique, politique), qui
est celle de la guerre; la première fonction
(cognitive, idéologique), qui est celle de la souveraineté et qui
ne peut être exercée que par ceux qui prennent la
parole, qui ont pris la parole des/aux autres. Les deux premières
fonctions peuvent être dominantes; la troisième est déterminante :
primaire, primitive, primordiale... Mais
les valeurs d'échange, qui prévalent sur les valeurs
d'usage (et les valeurs de base), s'usent : ce sont en
somme ou en fin de compte des valeurs d'usure, au sens
où l'intérêt y prime; l'intérêt au sens du bénéfice et
du profit, mais surtout au sens du gain ou de la perte
d'intérêt. C'est-à-dire que dans la (con)jonction, il
y a surestimation ou sous-estimation de l'objet,
idéalisation ou rabaissement de l'objet; dans la
conjonction, il y a perte de valeur de l'objet, à cause
de l'angoisse ou de l'ennui. De là, la répétition,
l'éternel retour du même ou de l'autre, la compulsion
de répétition propre au sentiment de culpabilité;
compulsion qui est à la fois automatisme de répétition
(tabagisme, alcoolisme, toxicomanie, manie, obsession,
perversion) et compulsion d'aveu dans la sanction,
l'ancrage du sentiment important davantage que
l'étayage de la culpabilité.
Il y a universalisation des isotopies et donc
des idéologies au sein même des structures axiologiques
: la structure axiologique figurative et les deux
structures axiologiques élémentaires. La structure
axiologique figurative des quatre éléments de la
nature, soit l'eau (l'hiver, le nord), la terre (le
printemps, l'est), le feu (l'été, le sud) et l'air
(l'automne, l'ouest), a beaucoup été explorée et
explorée, il y a déjà quelques dizaines d'années, par
une certaine psychocritique en mal de matière ou par la
psychanalyse jungienne. Il ne semble pas que la
sémiotique et la psychanalyse freudienne et lacanienne
aient beaucoup à dire et à faire avec cette structure
: d'abord, parce qu'elle n'est que figurative; ensuite,
parce qu'elle ne concerne que le règne minéral; et
enfin, parce que ce règne y est réduit à la matière
atomique, alors que la plus grande partie de l'énergie
de l'univers n'est pas atomique : le "discours de
l'univers" n'est pas qu'atomique...
Par contre, il n'en est pas de même des deux
micro-univers sémantiques que sont les structures
axiologiques élémentaires et qui (co)ordonnent
l'univers du discours : l'univers collectif ou le
sociolecte et l'univers individuel ou l'idiolecte. Les
deux univers préoccupent et occupent autant la
psychanalyse que la sémiotique, autant la
métapsychologie que la philosophie; autant la
(méta)biologie que l'anthropologie. Déjà Kant, en 1784,
dans Idée d'une histoire universelle du point de vue
cosmopolitique [texte édité et traduit en français par
Stéphane Piobetta], avait défini les deux univers et
leur antagonisme essentiel au sein de la société : «Le
moyen dont la nature se sert pour mener à bien le
développement de toutes les dispositions de l'humanité
est leur antagonisme au sein de la Société, pour autant
que celui-ci est cependant en fin de compte la cause
d'une ordonnance régulière de cette Société».
L'antagonisme est «l'insociable sociabilité des hommes,
c'est-à-dire leur inclination à entrer en société,
inclination qui est cependant doublée d'une répulsion
généralisée à le faire, menaçant constamment de
désagréger cette société». Ainsi le sociolecte est-il
association et l'idiolecte, résistance à cette
association, inclination à la solitude et à la
paresse...
Le sociolecte est l'univers de la transcendance
et de la reproduction; la valeur sociolectale est
Nature/Culture. Il est ainsi structuré surtout par
l'espace et il est organisé par la survie de l'espèce,
c'est-à-dire par la différence sociale (socio-historique : économique, politique et idéologique).
Dans le sociolecte, il y a conservation collective par
la (re)production individuelle; les valeurs (mimétiques) d'univers
prévalent. La règle du sociolecte est l'interdit de
l'inceste : le tabou et le totem, le mythe et le rite,
le cérémonial et le rituel, la liturgie (du
destinateur) et la fiducie (du destinataire), la
croyance et la confiance, le sacrifice et le culte (de
dulie, de latrie). Le principe de réalité y domine :
c'est la loi qui commande le désir; les pulsions de moi
(ou de conservation) y font que la génération conduit
à la prédation (alimentaire, sexuelle). Le sociolecte
est donc l'univers de la parenté (ou de la communauté)
par le sang ou le rang, par la filiation ou l'alliance.
Son équivalent (méta)biologique est la phylogenèse.
L'idiolecte est l'univers de l'immanence et de
la finitude; la valeur idiolectale est Vie/Mort. Il est
ainsi structuré surtout par le temps et il est organisé
par le sexe de l'individu, c'est-à-dire par la
différence sexuelle. Dans l'idiolecte, il y a
(re)production collective par la conservation
individuelle; les valeurs (machiniques) d'absolu y prévalent. La
règle de l'idiolecte est l'interdit du meurtre. Le
principe de plaisir y domine : c'est le désir qui
commande la loi. Les pulsions sexuelles, dont la
pulsion de mort comme pulsion de destruction, y font
que la prédation conduit à la génération. C'est donc
l'univers de la sexualité. Son équivalent
(méta)biologique est l'ontogenèse.
La famille et le milieu concentrent les deux
univers; le droit est l'arbitre entre les deux. La
guerre est la transgression légalisée de l'interdit du
meurtre; légalisation au profit du sociolecte et au
détriment de l'idiolecte. L'avarice, faisant entrave à
la circulation ou à l'échange des biens, et la jalousie
(comme guerre personnelle), faisant entrave à la
circulation ou à l'échange des personnes, équivalent à
la transgression de l'interdit de l'inceste...
Sémiotique tensive
La subjectivité n'est pas
l'intersubjectivité,
l'intentionnalité; elle est l'affectivité, l'auto-affection : l'angoisse ou l'ennui, l'inquiétude ou
l'enthousiasme. C'est pourquoi la sémiotique tensive
(ou fondamentale), capable de passer des valeurs
d'usage aux valeurs d'échange, des valeurs d'échange
aux valeurs d'usure, des valeurs aux valences, est une
métapsychologie comme la psychanalyse. Dans la
sémiotique tensive, la syntaxe et la sémantique ne se
distinguent plus. La refonte de la sémiotique
(fondamentale), amorcée par Sémiotique des passions et
continuée par Tension et signification, passe d'abord
et avant tout par le redoublement du carré sémiotique
comme structure élémentaire et modèle constitutionnel
de la signification par les réseaux et les arcs de la
tension et donc par la domination des valences sur les
valeurs (ou les catégories); elle passe aussi par la
redéfinition des modes d'existence ou des simulacres
existentiels de la présence.
La définition des simulacres existentiels dans
Sémiotique des passions [p. 56, 141-142, 145, 148] est
désormais insoutenable, tel que Tension et
signification l'a démontré [p. 42, 98-99-100, 104, 111
(note 11), 137, 163]. Cependant, il semble que la
démonstration ne soit pas incontournable, qu'elle
puisse être contournée ou détournée. C'est-dire que la
projection des modes d'existence -- projection
grandement exploitée dans JML : La signature du
spectacle, La puissance du sens, De la pragrammatique,
Le petit principe/Le grand princeps et Oeuvre de chair
-- sur le carré sémiotique n'a pas besoin de passer par
l'implication des complémentaires, par les deixis, avec
la concession ou la sommation, où les degrés
(quantitatifs) priment sur les catégories
(qualitatives) ou le graduel (continu) sur le
catégorique (discontinu). En outre, si, tel que la
sémiotique et la psychanalyse le prônent, le manque est
à l'origine et que la virtualisation est disjonction,
c'est la potentialisation qui est non-disjonction et
l'actualisation qui est non-conjonction, tout au moins
dans la conversion. Ainsi en est-il des modes du verbe
en français : de la disjonction à la conjonction en
passant par la non-disjonction et la non-conjonction.
L'infinitif est le mo(d)de virtuel (et infini) de la
disjonction; le subjonctif est le mo(n)de potentiel (et
indéfini) de la non-disjonction; l'impératif est le
mo(d)de actuel (et défini : défectif) de la non-conjonction; l'indicatif est le mo(n)de réel (et fini)
de la conjonction. Le participe se situerait à la
croisée des contradictoires, au noeud de la bande de
Moebius qu'est devenu ici le carré sémiotique : mo(n)de
temporel par rapport au mo(n)de spirituel ou éternel :
transfini?...
La sémiotique tensive est la sémiotique de
la
thymie : de la phorie, de l'extensivité, et de la
pathie, de l'intensité; c'est une théorie de la vie
(formes de vie, styles de vie, rythmes de vie et autres
postures). De la voix, de la visée en temps, à la
modalité et au mode, à la saisie en espace, il y a
modulation de la vitesse : syntaxe de la syntaxe,
rythme -- tempo ou momentum... La sémiotique (tensive)
et la psychanalyse se rencontrent encore au niveau de
la proprioceptivité (thymique), qui conditionne
l'intéroceptivité (cognitive) et l'extéroceptivité
(pragmatique), qui conditionne la réceptivité propre au
sens interne (aperception, intuition, entendement) et
aux sens externes (perception, réception, sensibilité);
c'est le sens intime (auto-affection, imagination).
C'est par le verbe (la valence du Verbe), par
la parole, par les particules de la parole, par une
grammatique de la parole (et de l'énonciation) plutôt
que par une grammaire de la langue (et de la
signification), qu'il y a proprioception : traction ou
pulsion, attraction ou répulsion, prémonitions ou
réminiscences, propensions et protensions ou tensions;
la proprioception est la racine commune de
l'intéroception et de l'extéroception, comme
l'imagination l'est de l'entendement et de la
sensibilité. Aussi la métapsychologie est-elle, de la
passion à l'action et de l'imagination à la raison, une
théorie des facultés : chair, corps, coeur, âme,
esprit (conscience, raison)...
De l'intransitivité de l'être à la
transitivité
de l'avoir, la proprioceptivité est le réservoir ou la
réserve des valences, des valeurs des valeurs, des
pulsions, des compulsions; c'est donc le règne de
l'investissement et du contre-investissement thymique
qui conditionnent le faire : le comportement, le
sentiment, l'assentiment, le jugement. L'affect précède
la représentation, les catégories et les dimensions
procèdent des affects et les schémas des schèmes; le
pathos -- de la pathie à la phorie : de la "tropie" et
de la "strophie" à la "morphie" ou l'"amorphie" et à la
"polymorphie" ou l'"anthropomorphie" -- ordonne l'eidos
(l'aspect) et l'ethos. "Disposibilité" de la passion,
(être de la passion et passion de l'être) et
insensibilité de l'imagination, la proprioceptivité est
la signature du sens : du sens de la vie et de la vie
du sens, du récit de la vie et de la vie du récit, du
sens du récit et du récit du sens -- le (trans)port
nodal du sens par des (r)apports d'ordre tensif ou
missif et des supports d'ordre modal.
Le monde naturel, comme le langage naturel,
est un univers de discours; il n'y a pas de monde pour
l'animal qui ne parle pas, c'est-à-dire qui n'a pas de
conception ou de vision du monde (implicite ou
explicite) et qui est incapable de coupler la
proprioception et la schématisation, qui sont des pré-conditions ou des pré-opérations anté-prédicatives mais
aussi pro-prédicatives, justement parce qu'il est
incapable de débrayage... Mais la vie n'est pas (que)
le monde [cf. Henry]. La vie -- la passion comme
passivité, mais aussi comme activité -- est passibilité
et impassibilité, possibilité (enthousiasme, curiosité,
générosité) et impossibilité (angoisse, inquiétude,
impuissance), susceptibilité et responsabilité,
patience et paresse.
*
Entre l'impassible Destinateur (le Maître, le
Paranoïaque) et l'impossible Objet de valeur (le
Phobique), le Sujet (l'Hystérique, le Maniaco-dépressif, le Schizophrène) ou l'anti-Sujet
(l'Obsessionnel) ne peut compter sur l'Adjuvant
(l'Universitaire) dans sa quête de vérité; mais peut-il
compter sur l'Analyste : philosophe? sémioticien?
psychanalyste? L'Analyste lui-même (l'Interprète qui
n'est pas un "interprêtre"), capable de jouer du
(contre-)transfert, peut-il échapper à l'emprise et la
maîtrise du savoir, au Discours de la maîtrise? Comment
peut-il passer de la disjonction (le ça, le réel :
l'impossible, l'Un) à la conjonction (le surmoi, le
symbolique : l'impassible, l'Autre) sans culbuter, sans
buter contre la non-disjonction (le moi idéal,
l'imaginaire : le possible, le Même) et la non-conjonction (l'idéal du moi, le semi-symbolique : le
passible, le Multiple ou le Différent) [cf. JML : «Le
sujet à la (con)science» dans Oeuvre de chair, p. 27-31;
pages ici corrigées]? Pour cela, il lui faudrait, non
seulement une schématique de l'imagination et une
agonistique de la passion, mais aussi une anthropique
de l'imaginaire et une "mystique" de la subjectivité;
"mystique" où le sublime est synonyme de radicale
finitude, de finitude natale et agonale...
-- Une autre grammaire, une grammaire génitive et
proprioceptive plutôt que générative ou cognitive :
grammatique? Une autre métapsychologie, une
métapsychologie métabiologique : pragrammatique?
Pour les références
complètes des ouvrages dont
il est ici question, cf. JML :
www.ucs.mun.ca/~lemelin/Bibliographie de
pragrammatique.
Comment la sémiotique et la psychanalyse peuvent-elles
collaborer?
Doivent-elles le faire ou persister à élaborer et à
s'élaborer en se boudant ou en feignant de s'ignorer?
Où convergent-elles et où divergent-elles?
Quand s'excluent-elles?
JML/octobre 2001
À suivre